« Même dans un scénario de série, Trump ne serait pas Président »

L’AMERIQUE D’AUJOURD’HUI – L’élection présidentielle a été marquée par les rebondissements et les coups bas entre candidats. Un scénario digne des fictions politiques les plus cyniques, House of Cards et The West Wing en tête. Joseph Belletante, docteur en sciences politiques et auteur de Séries et politique, quand la fiction contribue à l’opinion, revient sur l »influence des séries sur l’image du Président.

Route 45 : Comment a évolué l’image du Président dans les fictions télévisées américaines ?
Joseph Belletante :
Pour répondre un peu schématiquement, disons que cette image évolue de façon à passer d’une image parentale, paternelle, symbolique, patriotique,  à un portrait plus shakespearien d’un président mentalement confronté à l’exercice du pouvoir.
L’aspect maternel ou paternel peut subsister, mais il devient accessoire, l’important devenant les tourments et les complexités rencontrés par la présidence et les relations avec les équipes politiques.

Y a-t-il eu un moment où cette image a radicalement changé ?
Je pense notamment aux séries The West Wing (A la Maison Blanche en version française) et Veep. The West Wing, sorti en 1999, est la première série américaine assez réaliste et panoramique sur l’expérience gouvernementale. La série évolue à la fois autour de la relecture du mandat Clinton et de la distanciation de la présidence Bush, tout en annonçant la présidence de Barack Obama.
Elle couvre très largement la question de la représentation patriotique et humaniste du pouvoir à l’écran, notamment grâce aux scénarios d’Aaron Sorkin. Veep (2012), de son côté traite satiriquement de la vice-présidence mais aussi des enjeux professionnels et des coulisses de Washington, à partir d’un portrait de femme. On sort ainsi d’une simple représentation comique de la fonction politique pour humaniser une figure politique et la faire sortir du symbole hiérarchique habituel.

Quelles sont les fictions les plus influentes ?
Il y a évidement 24 heures chrono, avec un complotisme latent en lien avec l’image d’un président noir fort mais ambivalent. Sinon The West Wing, évidement, House of cards aussi. Aujourd’hui, j’ajouterais peut-être Designated Survivor, qui est toujours en cours de production.

Quels sont les Présidents qui ont le plus inspirés les séries ?
Kennedy avant tout. Il a complètement renouvelé l’image de l’homme politique en apportant une touche glamour et romanesque à l’exercice du pouvoir. Son mandat est aussi resté dans les mémoires par la place donnée à la First Lady, à la famille et par les tragédies qui ont suivi. L’aspect fictionnel de son personnage public a, de mon point de vue, fortement incité les scénaristes de séries à les transposer dans des programmes contemporains. Reagan est important aussi, car il était acteur de cinéma au début de sa carrière. Barack Obama marquera fortement les prochaines fictions, dans sa relation à la fois décomplexée, mais aussi séductrice avec les médias et l’opinion publique.

Est-ce que les séries ont fait évoluer l’image qu’ont les citoyens du Président ?
Oui, pour Barack Obama, cela semble évident. La multiplication des Présidents noirs ou latinos dans les séries, peu de temps avant son élection, sont un signe important d’une accoutumance des publics à cette nouvelle image de pouvoir. La partie complotiste de nombreuses séries, sur l’exemple de Rubicon, fait en revanche perdurer les opinions négatives sur la présidence et sur la façon dont la finance « dirige » le monde à sa manière.

Est-ce que les séries ont fait évoluer d’une façon ou d’une autre la fonction présidentielle ?
Non, si ce n’est sur l’importance de la communication et du storytelling dans la campagne politique et présidentielle. Eli Attie, auteur de scripts pour The West Wing, a écrit des discours pour Al Gore durant sa campagne. Les écrivains deviennent, de plus en plus, des conseillers de l’ombre des dirigeants aux Etats-Unis.

La vision cynique développée dans certaines séries a-t-elle favorisé l’émergence d’un candidat comme Donald Trump ?
L’aspect complotiste dont je parlais plus haut a bien sûr joué sur le maintien d’une opinion anti-establishment, mais le personnage de Trump est trop caricatural pour qu’une fiction ait  pris la peine d’imaginer un tel scénario. Même dans un scénario de série, Trump ne serait pas Président. L’image d’une femme Présidente des Etats-Unis est trop forte pour qu’Hillary Clinton ne remporte pas ce scrutin. Cela sera considéré comme une défaite de la fiction si elle n’y parvient pas.

Maxime Gravier