« Les sondages ont raison sur le vainqueur, pas forcément sur le score »

LA CAMPAGNE 2016 – Christopher Wlezien est professeur de sciences politiques à l’Université d’Austin, au Texas. En 2012, il a co-écrit The Timeline of Presidential Elections : How Campaigns do (and do not) matter. Pour Route45, il analyse la méthodologie et les effets des sondages dans l’élection présidentielle américaine.


chrisRoute45 : Comment expliquer que deux sondages différents ne donnent pas la même prédiction ? Lequel croire ?

Christopher Wlezien : Tel institut de sondage peut surestimer ou sous-estimer systématiquement un candidat par rapport aux autres. Mais les sondages d’un même institut peuvent aussi être très volatiles : un jour l’un d’eux donne une avance de six points à Clinton, et la semaine d’après un autre donne une avance d’un point à Trump. Il y a plusieurs raisons à cela. Les échantillons ne sont pas forcément représentatifs, notamment dans les sondages par Etat. Si vous n’avez pas assez d’Hispaniques qui répondent à votre sondage compte tenu de la population globale, cela éloigne votre prédiction de la réalité. Mais le principal problème est que les instituts de sondage américains fonctionnent beaucoup en se basant sur une population d’ « électeurs probables », et non d’électeurs inscrits sur les listes électorales. Dans ce modèle, chaque électeur se voit attribué une probabilité d’aller voter grâce à une série de critères socio-économiques, à sa participation aux précédents scrutins ou à son enthousiasme déclaré pour tel candidat. Une grande partie de la volatilité des sondages est expliquée par le fait que les gens contenus dans cette catégorie évoluent constamment.

C’est-à-dire ?
La semaine dernière par exemple, le directeur du FBI a annoncé la reprise de l’enquête concernant les e-mails d’Hillary Clinton. Depuis, l’écart entre l’ex Secrétaire d’Etat et Donald Trump s’est réduit. Une première possibilité est que des citoyens jusque-là indécis, ou qui soutenaient Gary Johnson, ont décidé de voter pour Donald Trump. Une autre possibilité est qu’ils aient vu leur enthousiasme pour Donald Trump, ou leur manque d’enthousiasme pour Hillary Clinton, se renforcer, sans que cela dure nécessairement. Les sondages ne mesurent donc pas forcément une évolution de l’opinion. Ils peuvent refléter une évolution de la volonté de répondre à un sondage et de l’enthousiasme déclaré pour un candidat – sans que cela entraîne forcément un vote pour ce candidat.
On remarque cependant qu’à la fin de la campagne, les sondages ont tendance à converger. On ne sait pas vraiment pourquoi, en partie parce qu’on ne sait pas exactement comment chaque institut de sondage procède. Certains estiment qu’à l’approche de l’élection il y a une forme de mimétisme : les instituts regardent les prédictions des uns et des autres et corrigent leurs propres résultats. Une autre explication est que le modèle des « électeurs probables » marche mieux à l’approche de l’élection et donne donc des résultats plus précis.

1948 : la seule année où les derniers sondages réalisés ont eu tort sur le vainqueur.

En sachant ça, est-ce qu’on peut faire confiance aux sondages ?
La meilleure façon d’utiliser les sondages est de ne pas se concentrer sur ceux publiés par un seul institut, mais de regarder leur ensemble. Depuis soixante-dix ans, on remarque qu’ils réussissent plutôt bien à prédire le candidat qui sera élu. La seule fois où les derniers sondages réalisés ont eu tort sur le vainqueur, c’était en 1948. Les instituts avaient arrêté de tester les gens deux semaines avant les élections, car ils pensaient que le résultat ne bougerait plus. En 1968, les sondages se sont arrêtés dix jours avant l’élection et Nixon a perdu sept point dans ce laps de temps, même s’il a gagné. Finalement, les sondages ont raison sur le candidat. Mais pas forcément sur le score.

Est-ce que les sondages produisent des effets sur le choix des électeurs ? Dire qu’Hillary Clinton est favorite, est-ce que ça fait d’elle la favorite ?
Avec mon collègue Robert Erikson, nous avons cherché à vérifier l’existence de l’effet « bandwagon » qui postule que les indécis votent pour le candidat qui est favori dans les sondages. Je ne dis pas qu’il n’existe pas du tout, il est peut-être simplement noyé dans d’autres types de comportements plus massifs, mais en tout cas il est très difficile à trouver. Par contre, on a remarqué que certains électeurs qui ne sont très enthousiastes ni pour le candidat républicain, ni pour le candidat démocrate, cherchent à avoir un système de contre-pouvoirs. S’ils pensent qu’Hillary Clinton va gagner à la présidentielle, ils voteront républicain au Congrès.

Donc certains électeurs deviennent stratèges ?
C’est exactement ça. Mais ça peut avoir des effets pervers : si les gens dans l’isoloir pensent qu’Hillary Clinton va gagner et qu’en réalité c’est Donald Trump qui l’emporte… Et bien il aura sûrement plus de sénateurs et de représentants à la Chambre que prévu. Ce phénomène est une explication possible de ce qui s’est passé en 1980 quand beaucoup de gens pensaient que la victoire de Ronald Reagan était très incertaine. Il a finalement gagné le Sénat et la Chambre des Représentants en plus.

Est-ce que les sondages n’ont pas aussi un effet sur les équipes de campagne ? Un mauvais sondage pour un candidat peut servir à remobiliser ses électeurs.
Je ne suis pas sûr de la différence que cela peut faire sur les électeurs. En 2012, beaucoup de commentateurs ont dit que le travail de mobilisation des soutiens démocrates par Obama et son équipe de volontaires avaient joué une part importante dans sa victoire. Mais on n’a pas vraiment de preuves de ça. Aujourd’hui, tous les candidats aux élections nationales et locales tentent de mobiliser leurs soutiens.
L’effet le plus important des sondages sur les équipes de campagne, c’est la localisation et le type de publicités électorales qui seront achetées, les Etats où vont se rendre les candidats, etc. Ces dernières semaines, Donald Trump s’est beaucoup rendu en Floride, probablement parce que les sondages ont indiqué que l’Etat pouvait être gagné, et qu’il en avait besoin pour avoir une chance de l’emporter. Mais il est difficile de savoir si ces stratégies ont un effet sur le vote des électeurs. Une campagne, c’est une somme de décisions difficiles à repérer dans l’évolution des sondages.

Qu’en est-il du rôle des journalistes ? Nous donnons beaucoup d’importance aux sondages, est-ce que le traitement médiatique de l’élection a un effet sur les électeurs ?
Aux Etats-Unis comme en France, les sondages sont financés par des médias, qui les utilisent pour affecter leurs contenus. Si les journalistes passaient autant de temps à se demander à quoi ressemblerait une présidence de Johnson [candidat du Parti libertarien] qu’une présidence Trump, les gens iraient sûrement voir ailleurs. C’est parce que Donald Trump et Hillary Clinton mènent dans les sondages qu’il y a eu beaucoup de couverture des discours du candidat Républicain, de son rapport avec les femmes, des e-mails d’Hillary Clinton. Et peu importe que l’on trouve que ça soit des sujets qui méritent d’être couverts ou non, peu importe qu’il ne s’agisse pas de programme politique. Ce sont les sujets qui sont traités, donc ce sont ceux sur lesquels les électeurs sont informés – même s’il existe à côté des médias indépendants ou les réseaux sociaux qui permettent de multiplier les sources d’information. Mais dans tous les cas, les électeurs ne peuvent décider qu’avec l’information qu’ils ont. Donc en ce sens, oui, les médias influencent le vote. Pas en disant « votez untel », mais en fournissant l’information qui sera utilisée par l’électeur pour prendre sa décision.

Est-ce que la candidature de Donald Trump a posé des difficultés aux instituts de sondages ? En France, les intentions de vote pour des candidats du Front national ont longtemps dues être rehaussées pour correspondre à la réalité.
Les sondeurs ont beaucoup d’indices permettant de prédire le vote d’un interviewé, en fonction de ses réponses, de son niveau d’éducation, de son lieu de vie, etc. Ils sentent bien quand quelqu’un choisit de ne pas dévoiler pour qui il va voter alors qu’il a probablement déjà pris sa décision. Mais ce n’est pas ce qui se passe cette fois-ci avec Donald Trump. Les gens ne cachent pas leur intention de voter pour lui.

Pourtant, on a l’impression que les sondages ont du mal à prédire le succès des tendances populistes de ces dernières années, comme le « Brexit »…
Les sondages ne sont pas parfaits. Même en regardant l’ensemble de ce qui est publié, y compris le jour même de l’élection, ils n’ont jamais complètement raison. Il existe plusieurs types d’erreurs dont on a parlé, des mouvements tardifs, qu’ils ne prévoient pas… Mais les sondages n’avaient pas vraiment tort pour le Brexit. Globalement, ils indiquaient une division quasiment à parts égales entre les partisans de la sortie de l’Union européenne (UE) et ceux qui voulaient y rester. Le problème, c’est que tout le monde parmi les électeurs et les élites pensaient que le « non » allait l’emporter, y compris ceux qui souhaitaient la sortie de l’UE. A cause de notre propre opinion sur ce que les électeurs devaient faire, on a refusé de voir ce que les sondages indiquaient : que le vote allait être serré.

 

Propos recueillis par Mathilde Goupil